Les Fils de Ragnar : Ivar, Bjorn, Ubbe et Sigurd
📌 En bref
- Dans la série, Ragnar a cinq fils : Bjorn Côtes-de-Fer, né de Lagertha, puis Ivar le Désossé, Ubbe, Sigurd Œil-de-Serpent et Hvitserk, nés d'Aslaug.
- C'est débattu entre Bjorn Côtes-de-Fer (le guerrier et explorateur) et Ivar le Désossé (le stratège le plus redoutable).
- Contrairement à leur père, les fils de Ragnar sont bien documentés historiquement.
- L'origine du surnom reste incertaine : une maladie des os fragiles, une souplesse hors du commun au combat, ou une métaphore de sa ruse.
- La Grande Armée païenne est la coalition viking qui envahit l'Angleterre en 865, menée par les fils de Ragnar pour venger la mort de leur père.
Ragnar Lothbrok a-t-il existé ?
Avant de parler des fils, il faut poser une question désagréable : le père a-t-il existé ? La réponse honnête est qu'on n'en sait rien, et que la plupart des historiens penchent pour non — du moins pas sous la forme que les récits lui donnent.
Les sources qui racontent Ragnar Loðbrók sont toutes tardives. La Ragnars saga loðbrókar est islandaise et date du XIIIe siècle. Saxo Grammaticus lui consacre un long développement dans les Gesta Danorum, achevées vers 1200. Le Krákumál, poème où le héros chante sa mort dans la fosse aux serpents, appartient au même horizon. Quatre siècles séparent ces textes des événements qu'ils prétendent rapporter.
Les sources contemporaines, elles, connaissent un chef viking nommé Reginheri ou Ragnar, qui remonte la Seine et met Paris à sac en 845. Les Annales de Saint-Bertin et les récits liés à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés en témoignent, et Charles le Chauve lui verse une rançon considérable pour obtenir son départ. Cet homme a existé. Rien ne prouve qu'il soit le Ragnar des sagas, et rien ne le relie aux fils dont nous allons parler.
Le surnom lui-même sent la légende fabriquée. Loðbrók signifie « braies velues », et la saga explique doctement qu'il s'agissait de pantalons de cuir bouillis dans la poix pour affronter un serpent géant. C'est un récit étiologique classique : on invente une histoire pour justifier un surnom dont on a perdu le sens.
Le consensus actuel voit donc en Ragnar une figure composite, agrégeant plusieurs chefs scandinaves du IXe siècle sous un seul nom devenu prestigieux, auquel on a ensuite rattaché rétrospectivement une descendance. Les dynasties danoises et norvégiennes du Moyen Âge avaient tout intérêt à revendiquer un tel ancêtre, et elles ne s'en sont pas privées.
Ce constat ne vide pas le sujet — il le déplace. Car si le père est douteux, les fils, eux, sont documentés. Plusieurs d'entre eux apparaissent dans des chroniques rédigées de leur vivant, par des gens qui les ont subis. C'est là que l'histoire commence pour de bon.
865 : la Grande Armée païenne entre dans l'histoire
En 865, la Chronique anglo-saxonne enregistre l'arrivée en Est-Anglie d'une force d'un genre nouveau. Elle l'appelle le micel here, la « grande armée », et ce vocabulaire tranche avec celui employé jusque-là pour les raids. Ce n'est plus une flotte de pillage venue pour l'été : c'est un corps expéditionnaire qui hiverne sur place et entend rester.
La différence est stratégique. Les raids précédents visaient le butin — monastères, marchés, rançons. La Grande Armée vise le territoire. Elle négocie des chevaux, se déplace à l'intérieur des terres, prend des villes fortifiées et installe des rois clients.
Son parcours est connu année par année. En 866 elle s'empare d'York, capitale de la Northumbrie, à la faveur d'une guerre civile entre deux prétendants. En 869, elle tue le roi Edmond d'Est-Anglie, qui deviendra saint et martyr. En 871 elle affronte le Wessex, où un jeune homme nommé Alfred vient d'accéder au trône. En 876-877, la Northumbrie et la Mercie sont partagées entre les chefs scandinaves et leurs hommes — le premier partage de terres documenté.
Les chefs que la chronique nomme sont peu nombreux, et ce sont les nôtres : Ívarr (Ingware, Hinguar dans les textes latins), Halfdan et Ubba. Ils agissent ensemble, on les décrit comme frères, et ils dirigent conjointement l'entreprise.
Un point mérite d'être souligné, car il est presque toujours escamoté : la Chronique anglo-saxonne, contemporaine, ne les appelle jamais « fils de Ragnar ». Elle nomme des hommes, elle décrit leurs campagnes, elle ignore leur généalogie. Le lien avec Ragnar apparaît plus tard — chez Æthelweard au Xe siècle, puis massivement dans les sources scandinaves du XIIIe.
Une question reste ouverte et divise les historiens : combien étaient-ils ? La Chronique ne donne aucun chiffre. Les estimations traditionnelles parlaient de plusieurs milliers d'hommes, mais une école plus récente, à la suite de Peter Sawyer, a fait valoir que le vocabulaire médiéval exagère systématiquement et qu'une force de quelques centaines de combattants aurait suffi à mettre en échec des royaumes eux-mêmes peu peuplés. Le débat n'est pas tranché ; le camp retenu change complètement l'échelle qu'on se représente.
Ce qui n'est pas discuté, en revanche, c'est le changement de méthode. La Grande Armée s'appuie sur des camps fortifiés hivernaux, dont celui de Repton, dans le Derbyshire, a été fouillé — on y a mis au jour un rempart adossé à une église et une fosse contenant les restes de près de trois cents individus. L'archéologie confirme ici le récit : ces hommes s'installaient, s'enterraient sur place et tenaient un territoire.
Autrement dit, nous avons deux dossiers qui ne se recouvrent qu'imparfaitement : d'un côté des chefs de guerre réels, datés, localisés, dont les actions ont redessiné l'Angleterre ; de l'autre une famille légendaire construite après coup. Le travail consiste à ne pas confondre les deux — et c'est exactement ce que la fiction fait, très efficacement.
Ivar le Désossé : le mieux attesté des quatre
De tous les fils supposés de Ragnar, Ívarr est celui dont l'existence est la mieux établie — et de loin. Il apparaît dans trois traditions documentaires indépendantes, ce qui est rare pour un chef viking du IXe siècle.
La Chronique anglo-saxonne et les sources latines anglaises le nomment à la tête de la Grande Armée, sous les formes Ingware ou Hinguar. Les annales irlandaises, de leur côté, suivent un certain Ímar, roi des Scandinaves de Dublin, actif des années 850 à sa mort en 873, où il est qualifié de « roi des Nordiques de toute l'Irlande et de la Bretagne ». L'identification Ívarr = Ímar est largement admise, sans être formellement démontrée : les dates et les zones d'activité concordent, le nom aussi.
Son surnom pose une énigme que personne n'a résolue. Inn beinlausi signifie littéralement « le sans-os », d'où le français « le Désossé ». Quatre lectures circulent, et aucune ne s'impose. Une maladie osseuse — l'ostéogenèse imparfaite est régulièrement évoquée —, qui expliquerait qu'on le transporte sur un bouclier. Une impuissance, la saga précisant qu'il n'eut pas de descendance. Une souplesse exceptionnelle, comparable à celle d'un serpent, qui serait un compliment guerrier. Ou une déformation textuelle, à partir d'un mot mal transmis.
Ce qui est certain, c'est son efficacité. C'est sous sa direction que York tombe en 866, événement qui ouvre deux siècles de présence scandinave dans le nord de l'Angleterre. C'est à lui que les sources anglaises attribuent la mort du roi Edmond d'Est-Anglie en 869 — exécuté après avoir refusé de renier sa foi, selon la tradition hagiographique qui en fera l'un des saints les plus populaires d'Angleterre.
Sa mort en 873 est enregistrée par les annales irlandaises sans fracas. Il ne meurt ni au combat ni glorieusement : il meurt, et l'on note qu'il était roi. Pour un homme dont la légende fera un monstre de vengeance, la sobriété du témoignage contemporain est instructive.
Reste que la fusion des deux dossiers — l'Ívarr anglais et l'Ímar irlandais — reste une hypothèse de travail majoritaire, pas un fait établi. Il est possible que deux hommes distincts aient porté un nom fréquent à la même époque. C'est le genre de nuance que la fiction ne peut évidemment pas porter, et que l'histoire ne peut pas escamoter.
Halfdan, Ubba, Björn et Sigurd : quatre dossiers inégaux
Halfdan est le plus concret des quatre, parce qu'il a fait quelque chose de mesurable. En 876, la Chronique anglo-saxonne note qu'il « partagea les terres de Northumbrie, et ils se mirent à labourer et à subvenir à leurs besoins ». Cette phrase sèche marque un basculement : des guerriers deviennent des propriétaires. C'est l'acte de naissance du Danelaw, cette zone où le droit, la langue et les noms de lieux resteront scandinaves pendant des générations. Halfdan meurt en 877 en Irlande, tué lors d'une bataille navale.
Ubba apparaît surtout à la fin. Les sources anglaises le donnent tué en 878 dans le Devon, lors d'une attaque manquée contre une forteresse saxonne, et signalent la capture de son étendard — la fameuse bannière au corbeau, qu'une tradition tardive dit tissée par ses sœurs et douée de présages. Il partage avec Ívarr la responsabilité de la mort d'Edmond dans plusieurs récits hagiographiques.
Björn Járnsíða, « Côtes-de-Fer », pose un problème différent. Les sources franques mentionnent dans les années 850-860 un chef nommé Berno actif sur la Seine, et surtout une expédition spectaculaire menée avec Hástein : une flotte scandinave franchit Gibraltar, ravage les côtes ibériques et nord-africaines, entre en Méditerranée et met à sac la ville italienne de Luna — que les assaillants auraient prise pour Rome, selon une anecdote savoureuse et probablement apocryphe. L'attribution de cette expédition à Björn est cependant tardive : les annales contemporaines nomment Hástein, pas lui.
Sigurðr ormr í auga, « Serpent-dans-l'œil », est le cas le plus fragile. Aucune source contemporaine ne le mentionne. Il n'existe que dans les sagas et chez Saxo, qui expliquent son surnom par une marque en forme de serpent dans l'iris. Sa fonction dans les textes est généalogique : il est l'ancêtre revendiqué par plusieurs lignées royales danoises, et par cette voie l'aïeul de Guillaume le Conquérant dans certaines constructions médiévales.
On mesure ici toute l'ambiguïté du dossier. Deux frères sont solidement attestés par des chroniques ennemies, un troisième repose sur une attribution postérieure, et le quatrième n'a peut-être jamais existé ailleurs que dans un arbre généalogique politiquement utile.
Ce qu'il faut en retenir n'est pas décevant, au contraire. Ces hommes — quels que soient leurs liens de parenté réels — ont mené entre 865 et 878 une entreprise qui a détruit trois royaumes anglais sur quatre et n'a échoué que devant le Wessex d'Alfred. Leur importance historique ne dépend en rien de leur père.
L'aigle de sang : supplice réel ou contresens de traduction ?
Aucun épisode n'a autant marqué l'imaginaire que l'aigle de sang — le blóðörn —, ce supplice où l'on ouvrirait le dos de la victime, sectionnerait les côtes de part et d'autre de la colonne et déploierait les poumons comme des ailes. Les sagas l'appliquent au roi Ælla de Northumbrie, mis à mort par Ívarr en vengeance de Ragnar.
Le problème est que ce récit repose sur une base textuelle mince, et qu'il a fait l'objet d'un débat savant serré.
En 1984, la philologue Roberta Frank publie une démonstration restée célèbre. Elle observe que les mentions les plus anciennes se trouvent dans la poésie scaldique, dont le langage est fait de kenningar, ces périphrases codées. Or dire qu'un aigle « grave le dos » d'un vaincu est une manière conventionnelle de décrire les charognards sur un champ de bataille — image banale dans ce répertoire. Selon Frank, des auteurs postérieurs, ne maîtrisant plus ce langage, auraient pris la métaphore au pied de la lettre et reconstruit un rituel à partir d'un malentendu.
La thèse a longtemps fait autorité. Elle a été contestée en 2022 par une étude parue dans la revue Speculum, dont les auteurs — un philologue et un anatomiste — ont examiné la faisabilité matérielle de l'opération. Leur conclusion : le geste est anatomiquement réalisable sur un corps, et les descriptions des sagas sont cohérentes entre elles. Cela ne prouve pas qu'il ait été pratiqué, mais cela retire l'argument de l'impossibilité.
Où en est-on ? Dans une situation d'incertitude assumée. Aucune sépulture, aucun reste humain, aucune source contemporaine des faits ne documente un tel supplice. Les textes qui le décrivent sont postérieurs de trois siècles et appartiennent à un genre qui cultive la cruauté spectaculaire. Mais l'hypothèse d'un rituel réel, peut-être exceptionnel et dédié à Odin, ne peut plus être écartée d'un revers de main.
Nous nous en tiendrons donc à ceci : l'aigle de sang est un motif littéraire attesté, dont le statut historique reste discuté. C'est moins spectaculaire qu'une certitude, et c'est plus honnête — d'autant que le récit sert, dans les sagas, une fonction narrative évidente : justifier l'invasion de 865 par une vengeance filiale, là où les historiens y voient surtout une entreprise de conquête planifiée.
Ce que la série arrange, ce que les sources disent
La série Vikings a fait pour ces personnages ce qu'aucun manuel n'aurait réussi : elle les a rendus familiers à des millions de gens. Il vaut la peine de préciser ce qu'elle a arrangé, non pour la disqualifier, mais parce que la confusion s'installe vite.
Le procédé principal est la compression du temps. Le Ragnar de la série participe au raid de Lindisfarne (793), au siège de Paris (845), et ses fils mènent la Grande Armée (865). Cela représente plus de soixante-dix ans, et près d'un siècle si l'on inclut la suite. Aucun homme n'a vécu ces trois épisodes ; la série les rassemble sur une seule biographie.
Rollon n'était pas le frère de Ragnar. Il apparaît dans les sources au début du Xe siècle et obtient la Normandie par le traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911 — soit deux à trois générations après les événements de la série. Nous lui avons consacré un article entier, tant l'écart entre le personnage et l'homme est instructif.
Lagertha ne vient pas de la tradition islandaise mais du seul Saxo Grammaticus, qui la présente comme une guerrière épousée puis répudiée par Ragnar. Elle est absente des sagas qui racontent ses fils, et son historicité est très douteuse.
Floki mélange deux figures : Hrafna-Flóki Vilgerðarson, navigateur bien réel qui atteint l'Islande vers les années 860 et lui donne son nom, et le dieu Loki dont la série lui prête le caractère. Le constructeur de bateaux excentrique et mystique est une création.
Enfin, la série présente les fils comme un groupe fraternel structuré par la rivalité et le deuil. Les chroniques, elles, décrivent des chefs associés menant une entreprise commune, sans nous dire un mot de leurs sentiments. Tout ce registre intime est romanesque, par nécessité : personne n'a écrit ce qu'Ívarr pensait.
Rien de tout cela n'enlève à la série sa valeur. Elle a réintroduit dans la culture populaire une Scandinavie de marchands, d'agriculteurs et de juristes, là où le cinéma se contentait de brutes casquées. Elle a simplement fait ce que fait la fiction historique : choisir la cohérence dramatique contre la chronologie. Savoir où passe la ligne rend le récit plus intéressant, pas moins.
Questions Fréquentes sur les Fils de Ragnar
Combien de fils Ragnar Lothbrok a-t-il dans la série ?
Dans la série Vikings, Ragnar a cinq fils principaux : Bjorn Côtes-de-Fer (fils de Lagertha), et Ivar le Désossé, Ubbe, Sigurd Œil-de-Serpent et Hvitserk (fils d'Aslaug). Chacun poursuit un destin différent après la mort de leur père.
Qui est le fils le plus puissant de Ragnar ?
C'est débattu entre Bjorn Côtes-de-Fer (le guerrier et explorateur) et Ivar le Désossé (le stratège le plus redoutable). Bjorn devient roi de Kattegat et explore la Méditerranée, tandis qu'Ivar conquiert l'Angleterre et se proclame roi de York.
Les fils de Ragnar ont-ils vraiment existé ?
Oui, contrairement à leur père, les fils de Ragnar sont bien documentés historiquement. Ivar le Désossé et ses frères ont mené la Grande Armée païenne qui a envahi l'Angleterre en 865, un événement confirmé par les chroniques anglo-saxonnes.
Pourquoi Ivar est-il appelé le Désossé ?
L'origine du surnom est incertaine. Les théories incluent : une maladie des os fragiles (ostéogenèse imparfaite), une extrême souplesse au combat, ou une métaphore de son caractère impitoyable. La série Vikings choisit l'interprétation du handicap physique.
Qu'est-ce que la Grande Armée païenne ?
La Grande Armée païenne (Great Heathen Army) est une coalition viking massive qui a envahi l'Angleterre en 865, menée par les fils de Ragnar pour venger sa mort. Ils ont conquis les royaumes de Northumbrie, East Anglia et une grande partie de Mercie.
Comment les fils de Ragnar se vengent-ils de sa mort ?
Les fils capturent le roi Ælla de Northumbrie et lui infligent le supplice de l'aigle de sang (blood eagle), un rituel d'exécution viking consistant à ouvrir le dos et déployer les côtes comme des ailes. C'est l'une des scènes les plus brutales de la série.
"Ne te fie jamais à la glace d'une seule nuit, ni aux paroles d'un homme que tu ne connais pas."
— Hávamál, strophe 81
Que les Ases vous guident sur le chemin de l'honneur.
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Sources
- Chronique anglo-saxonne, entrées de 865 à 878 — source contemporaine des faits : arrivée du micel here, prise d'York, mort d'Edmond, partage de la Northumbrie en 876.
- Annales de Saint-Bertin — le siège de Paris de 845 et le chef nommé Reginheri, seule mention proche d'un « Ragnar » historique.
- Annales irlandaises (Ulster, Quatre Maîtres) — Ímar de Dublin, mort en 873, généralement identifié à Ívarr.
- Roberta Frank, « Viking Atrocity and Skaldic Verse: The Rite of the Blood-Eagle », English Historical Review, 1984 — la thèse du contresens sur les kenningar ; discutée dans Speculum, 2022.


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