Lagertha dans Vikings : Guerrière, Reine et Légende
📌 En bref
- Lagertha est mentionnée dans le Geste des Danois de Saxo Grammaticus (XIIe siècle) comme une guerrière et shieldmaiden qui aurait combattu aux côtés de Ragnar.
- Lagertha est interprétée par l'actrice canadienne Katheryn Winnick, qui pratique le taekwondo (ceinture noire 3e dan) dans la vie réelle.
- L'archéologie confirme l'existence de femmes guerrières vikings.
- Lagertha meurt dans la saison 6, poignardée par Hvitserk (fils de Ragnar) dans un état de délire.
- Dans la série, Lagertha devient reine de Kattegat après avoir renversé le règne d'Aslaug.
Une seule source ancienne : Saxo Grammaticus
Commençons par le fait qui gouverne tout le reste, et que la plupart des articles français escamotent : Lagertha n'apparaît que dans un seul texte ancien.
Ce texte est la Gesta Danorum, « le Geste des Danois », de Saxo Grammaticus, achevée vers 1200. Elle y figure sous la forme latine Lathgertha, au livre IX, dans le développement consacré à Ragnar Loðbrók. C'est tout. Aucune autre source médiévale ne la mentionne.
L'absence est d'autant plus frappante qu'elle porte sur le corpus qui aurait dû la connaître. La Ragnars saga loðbrókar, qui raconte la vie du héros par le menu, ne la nomme pas. Le Þáttr af Ragnars sonum non plus. Ni la Heimskringla de Snorri, ni le Landnámabók, ni aucune des grandes sagas islandaises. Les épouses que la tradition nordique attribue à Ragnar sont Þóra Borgarhjǫrtr et Áslaug, fille de Sigurðr et de Brynhildr — deux femmes dont Lagertha ne prend jamais la place.
Nous avons donc une figure attestée par une source unique, rédigée en latin, au Danemark, environ trois cent cinquante ans après les événements supposés, par un auteur qui écrivait une histoire nationale de commande.
Cela ne suffit pas à la déclarer inventée — l'histoire médiévale repose souvent sur des témoignages isolés. Mais cela impose une méthode : avant de raconter ce que Lagertha aurait fait, il faut examiner qui l'a racontée, et pourquoi. C'est ce que nous allons faire, dans cet ordre.
Ce que Saxo raconte exactement
Le récit de Saxo tient en quelques épisodes, et il vaut la peine de les rapporter fidèlement, car la série s'en écarte largement.
Tout commence par une vengeance. Le roi suédois Frø tue Siward, roi de Norvège et grand-père de Ragnar, puis fait enfermer les femmes de sa famille dans un lieu de prostitution pour les humilier. Ragnar vient venger son aïeul. Les femmes captives s'échappent, revêtent des habits d'homme et rejoignent son armée.
L'une d'elles se distingue au combat. Saxo écrit qu'elle se battait « les cheveux dénoués sur les épaules », avec un courage que nul n'attendait d'une femme, et que sa vaillance décida de l'issue. Ragnar, ayant appris qui elle était, la voulut pour épouse.
Suit un épisode d'allure folklorique : Lagertha place un ours et un chien devant sa demeure pour éprouver le prétendant. Ragnar tue l'ours d'un coup d'épieu, étrangle le chien, et obtient sa main. Ils ont un fils, Fridleif, et deux filles dont Saxo ne donne pas les noms.
Le mariage tourne court. Ragnar la répudie pour épouser Þóra, en invoquant précisément les bêtes qu'elle avait dressées contre lui — grief que Saxo rapporte sans le commenter.
Vient alors la scène la plus remarquable. Bien plus tard, Ragnar en difficulté dans une guerre civile danoise reçoit le renfort de son ancienne épouse : Lagertha arrive avec cent vingt navires, et emporte la bataille en attaquant l'ennemi à revers. Elle n'y était pas obligée ; Saxo souligne qu'elle garda de l'affection pour lui malgré la répudiation.
Le dernier épisode est le plus sombre. De retour chez elle, Lagertha tue son second mari avec une pointe de lance dissimulée dans sa robe, et gouverne seule — car, écrit Saxo, « cette femme très arrogante jugeait plus agréable de régner sans son époux qu'avec lui ».
Ce dernier commentaire est révélateur. Saxo admire le courage de son personnage et désapprouve son ambition. Nous ne lisons donc pas un rapport, mais un portrait moral, écrit par un clerc du XIIe siècle pour un lectorat qu'il entendait édifier.
Qui était Saxo, et pourquoi s'en méfier
Saxo Grammaticus est un clerc danois, secrétaire de l'archevêque Absalon de Lund, et sa Gesta Danorum est une œuvre de commande. Il y travaille entre les années 1180 et 1208 environ.
Le projet est explicite : donner au Danemark une histoire nationale capable de rivaliser avec celle de Rome. Seize livres en latin, dans un style calqué sur les historiens classiques, retraçant le passé danois depuis ses origines mythiques. C'est un acte politique autant qu'un travail d'érudition.
Or les neuf premiers livres — dont celui qui contient Lagertha — relèvent explicitement du domaine légendaire. Saxo y compile des traditions orales, des poèmes, des informations recueillies auprès d'Islandais, et il les organise selon les modèles littéraires qu'il connaît : Virgile, Valère Maxime, les historiens latins. La partie proprement historique de son ouvrage ne commence que bien plus tard.
Deux traits de sa méthode invitent à la prudence.
D'abord, il moralise sans cesse. Chaque figure illustre une vertu ou un vice, et le récit est construit pour délivrer la leçon. Le commentaire final sur Lagertha — arrogante de vouloir régner seule — en est un exemple direct.
Ensuite, et c'est plus décisif, les femmes guerrières abondent chez lui. Saxo consacre plusieurs passages à ces femmes qui « refusaient la vie molle », adoptaient l'habit masculin et menaient des troupes. Il en cite plusieurs par leur nom dans différents livres. Une telle récurrence, dans un auteur nourri de littérature antique où les Amazones sont un motif classique, ressemble beaucoup à un topos — une figure de style héritée, plaquée sur un passé nordique qu'il fallait rendre glorieux.
Il ne s'agit pas de dire que Saxo invente tout. Il transmet certainement des matériaux authentiques, et son témoignage sur plusieurs points est corroboré ailleurs. Il s'agit de rappeler qu'entre les faits du IXe siècle et sa page, il y a trois siècles et demi de transmission orale, une langue étrangère, un projet politique et une bibliothèque latine. Cela fait beaucoup de filtres.
L'hypothèse mythologique : Lagertha et Þorgerðr
Une hypothèse séduisante circule chez les spécialistes de Saxo, et elle mérite d'être exposée — en la présentant pour ce qu'elle est, une piste et non une conclusion.
Elle propose que Lagertha ne soit pas une femme ayant vécu, mais le souvenir déformé d'une divinité : Þorgerðr Hölgabrúðr, puissance tutélaire vénérée dans le Trøndelag norvégien.
Cette Þorgerðr n'est pas une figure obscure. La Jómsvíkinga saga raconte qu'au cours de la bataille navale de Hjörungavágr, vers 986, le jarl Hákon, en difficulté, lui sacrifie et l'invoque. Elle apparaît alors au-dessus de la flotte et déclenche une tempête de grêle, des traits jaillissant de chacun de ses doigts. La bataille bascule. Le parallèle avec une figure féminine surgissant pour renverser le sort d'un combat est immédiat.
L'argument le plus fort est cependant linguistique. La forme vieux norrois reconstituée du nom de Lagertha serait Hlaðgerðr, dont le premier élément, Hlað-, renvoie à Hlaðir — Lade, près de l'actuelle Trondheim. Or Hlaðir était précisément le siège des jarls de Lade, la dynastie dont Þorgerðr était la protectrice attitrée. Le nom porterait donc l'adresse de la déesse.
Le scénario proposé est alors le suivant : une tradition norvégienne concernant une puissance protectrice associée à Lade aurait été transmise oralement, puis recueillie par Saxo qui, ne disposant pas de la clé religieuse, l'aurait historicisée en princesse guerrière — opération qu'il pratique ailleurs, et que les auteurs chrétiens du Nord ont pratiquée systématiquement avec les dieux païens.
Cette lecture n'est pas démontrée et elle a ses contradicteurs. Elle a le mérite d'expliquer d'un coup plusieurs anomalies : l'absence totale de Lagertha dans le corpus islandais, le caractère merveilleux de l'épisode de l'ours et du chien, et son intervention décisive et quasi surnaturelle dans une bataille perdue.
Ce que l'on peut affirmer sans risque, en revanche, tient en une phrase : rien ne permet d'affirmer que Lagertha a existé, et plusieurs indices sérieux suggèrent qu'elle vient d'ailleurs que de l'histoire.
Femmes armées : ce que dit vraiment l'archéologie
Dire que Lagertha n'a probablement pas existé n'implique nullement qu'aucune femme scandinave n'ait porté les armes. Ce sont deux questions distinctes, et la seconde est ouverte.
Le dossier le plus discuté est la tombe Bj 581 de Birka, en Suède. Fouillée en 1878, elle contenait un équipement guerrier complet — épée, hache, lance, flèches, deux boucliers, deux chevaux — et, détail rare, un jeu de plateau avec ses pièces, généralement interprété comme la marque d'un commandement. Pendant plus d'un siècle, on l'a tenue pour masculine sans jamais examiner les os.
Une réévaluation ostéologique en 2016, puis une analyse génomique publiée en 2017, ont établi que l'individu portait deux chromosomes X. La nouvelle a fait le tour du monde.
Le débat qui a suivi est instructif et n'est pas clos. Les objections ne portent pas sur le sexe de l'individu, désormais établi, mais sur l'interprétation : un mobilier funéraire exprime ce que les vivants veulent dire du mort, ce qui n'équivaut pas nécessairement à un métier exercé. Une femme peut être enterrée avec des armes comme héritière, comme représentante d'une lignée, ou pour d'autres raisons symboliques. L'équipe d'origine a répondu que le faisceau d'indices — armement complet, chevaux, jeu de stratégie — rend l'hypothèse guerrière la plus économique.
D'autres cas existent, moins médiatisés. La tombe de Nordre Kjølen, en Norvège, a livré une femme accompagnée d'armes. Celle de Gerdrup, au Danemark, contenait une femme enterrée avec une lance, dans un dispositif inhabituel.
Un témoignage extérieur mérite enfin d'être cité, car il ne vient ni des sagas ni de la Scandinavie. Le chroniqueur byzantin Jean Skylitzès, décrivant les suites de la bataille de Dorostolon contre les Rus' en 971, rapporte que les vainqueurs, en dépouillant les morts, découvrirent avec stupeur des femmes en armes parmi eux. Le texte est postérieur d'un siècle aux faits, mais il est indépendant de toute tradition nordique.
Il faut aussi rappeler que « porter les armes » n'était pas nécessairement un métier. Dans une société où les fermes étaient isolées, où les conflits de voisinage dégénéraient et où les hommes partaient plusieurs mois en expédition, la défense d'une exploitation revenait à ceux qui restaient. Les sagas montrent des femmes qui commandent une maisonnée, arment leurs gens et poursuivent une vengeance familiale — sans jamais monter dans un navire de guerre.
La conclusion raisonnable est nuancée. L'existence de quelques femmes combattantes est plausible et partiellement étayée. En revanche, l'idée d'une institution des « vierges au bouclier », d'un corps organisé de skjaldmeyjar, ne repose sur rien de solide : ce mot appartient au vocabulaire littéraire des sagas, pas aux documents administratifs ou juridiques.
De Saxo à la série : la fabrique d'une icône
Comment un personnage attesté par une seule page latine est-il devenu l'une des figures les plus reconnaissables de la culture populaire ? Par étapes, et chacune ajoute une couche.
La première est le romantisme nordique du XIXe siècle. Saxo, redécouvert et traduit, fournit aux nations scandinaves en quête d'identité une galerie d'ancêtres héroïques. Lagertha y trouve sa place, aux côtés des valkyries de Wagner et des casques à cornes de Doepler — la même fabrique, la même époque.
La deuxième est la série de Michael Hirst, à partir de 2013. Elle ne se contente pas de reprendre le personnage : elle lui donne un arc complet que Saxo n'esquisse jamais — comtesse, reine, meneuse d'hommes, sur six saisons. La Lagertha que connaissent des millions de spectateurs est très majoritairement une création contemporaine.
La troisième couche est en cours, et c'est la nôtre : celle des articles, des jeux, des objets et des tatouages qui reprennent le personnage de la série en le croyant historique. C'est précisément pour interrompre cette chaîne que nous écrivons ces pages.
Faut-il en conclure que Lagertha ne vaut rien ? Certainement pas — mais elle vaut pour autre chose que ce qu'on croit. Elle est un document sur ceux qui l'ont racontée : sur un clerc danois du XIIe siècle qui admirait le courage d'une femme tout en réprouvant son ambition ; sur une Europe du XIXe qui cherchait des origines glorieuses ; sur une production télévisée du XXIe qui voulait une héroïne à la hauteur de son héros.
Trois époques, trois Lagertha, et aucune ne nous parle vraiment du IXe siècle. C'est un peu décevant si l'on cherchait une biographie ; c'est passionnant si l'on accepte de regarder ce que chaque siècle projette sur le précédent.
Et pour ce qui est de la question qui vient toujours en dernier — les femmes scandinaves avaient-elles du pouvoir ? — la réponse ne dépend pas de Lagertha. Elle se lit dans les codes juridiques, qui leur reconnaissaient le droit de posséder, d'hériter, de divorcer et de témoigner ; dans les tombes richement équipées de femmes ; dans les inscriptions runiques commandées par des veuves. Ce pouvoir-là est documenté, et il n'a pas besoin d'une guerrière légendaire pour être établi.
Questions Fréquentes sur Lagertha
Lagertha a-t-elle vraiment existé ?
Lagertha est mentionnée dans le Geste des Danois de Saxo Grammaticus (XIIe siècle) comme une guerrière et shieldmaiden qui aurait combattu aux côtés de Ragnar. Son existence historique reste incertaine, mais le concept de femmes guerrières nordiques est attesté par l'archéologie.
Qui joue Lagertha dans la série Vikings ?
Lagertha est interprétée par l'actrice canadienne Katheryn Winnick, qui pratique le taekwondo (ceinture noire 3e dan) dans la vie réelle. Elle a réalisé elle-même une grande partie de ses scènes de combat, apportant une authenticité physique au personnage.
Les femmes vikings combattaient-elles vraiment ?
L'archéologie confirme l'existence de femmes guerrières vikings. En 2017, l'analyse ADN d'un guerrier de haut rang enterré à Birka (Suède) a révélé qu'il s'agissait d'une femme, enterrée avec armes et chevaux — une découverte qui a bouleversé la vision traditionnelle.
Comment Lagertha meurt-elle dans la série ?
Lagertha meurt dans la saison 6, poignardée par Hvitserk (fils de Ragnar) dans un état de délire. Une prophétie avait annoncé qu'elle mourrait de la main d'un fils de Ragnar. Elle reçoit des funérailles dignes d'une reine et guerrière viking.
Lagertha était-elle reine ?
Dans la série, Lagertha devient reine de Kattegat après avoir renversé le règne d'Aslaug. Dans les sources historiques de Saxo Grammaticus, elle est décrite comme une noble guerrière et une dirigeante, mais le titre de reine est une liberté dramatique de la série.
Quel est le symbole de Lagertha ?
Lagertha est souvent associée au bouclier et à l'épée, symboles des shieldmaidens. Dans la série, son tatouage de tête distinctive et ses tresses guerrières sont devenus des éléments iconiques. Elle incarne la force féminine dans la culture viking.
"Cette femme très arrogante jugeait plus agréable de régner sans son époux qu'avec lui."
— Saxo Grammaticus, Gesta Danorum, livre IX
Que les Ases vous guident sur le chemin de l'honneur.
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Sources
- Saxo Grammaticus, Gesta Danorum, livre IX, vers 1200 — unique source ancienne mentionnant Lathgertha ; Lagertha est absente de la Ragnars saga loðbrókar et de tout le corpus islandais.
- Jómsvíkinga saga — Þorgerðr Hölgabrúðr invoquée par le jarl Hákon à la bataille de Hjörungavágr, base de l'hypothèse mythologique.
- Charlotte Hedenstierna-Jonson et alii, « A female Viking warrior confirmed by genomics », American Journal of Physical Anthropology, 2017 — tombe Bj 581 de Birka, et le débat d'interprétation qui a suivi.
- Jean Skylitzès, Synopsis historiarum — femmes en armes découvertes parmi les morts rus' après la bataille de Dorostolon (971), témoignage byzantin indépendant des traditions nordiques.


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